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 Quel Etat moderne mis pour la première fois l'esclavage " hors-la-loi "

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moumoune
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MessageSujet: Quel Etat moderne mis pour la première fois l'esclavage " hors-la-loi "   Jeu 6 Oct - 9:20

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XVIIe siècle


Comment l'esclavage devint une institution



C'est par touches progressives, du XVIe au XVIIIe siècle que les
Européens ont implanté l'esclavage dans le Nouveau Monde et développé la
traite atlantique. Cette orientation n'était au commencement
en rien inéluctable. Elle l'est devenue du fait d'un choix collectif en
faveur de productions spéculatives (sucre), sources d'enrichissement
rapide, comme le montre l'historien Olivier Pétré-Grenouilleau.

Au final, les Européens ont justifié ces choix initiaux en légitimant l'esclavage des Africains. Au XVIIIe siècle, Montesquieu a décrypté cette démarche avec une ironie mordante...



Grandes plantations plutôt que cultures vivrières

Après la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb,
les Européens, en premier lieu des Espagnols, s'installent sur place,
dans les Antilles. Ils aspirent à s'enrichir très vite et pour cela,
forts de leur supériorité militaire, obligent les habitants à travailler
pour leur profit, soit dans l'exploitation minière (mais l'or est vite
épuisé), soit dans l'agriculture.

La reine Isabelle de Castille attend de ces colons qu'ils
développent les cultures vivrières, tant pour combler les besoins des
Indiens que ceux des Européens, encore trop souvent victimes de famines
et de pénuries alimentaires. Mais ils préfèrent s'orienter vers les
productions de rente (canne à sucre...), dans de grandes plantations
esclavagistes conformes au modèle existant en Méditerranée, dans le
monde musulman et dans les comptoirs portugais du golfe de Guinée.

Une main-d’œuvre de toutes origines

Les plantations de sucre assurent une bonne rentabilité sans trop
de soucis mais elles requièrent une main-d’œuvre nombreuse. Les
Espagnols recrutent par la force les Indiens du cru. Mais ceux-ci
succombent très vite à la tâche ou sous l'effet des maladies importées
par les Européens comme la variole ou la rougeole.

Pour suppléer le manque de main-d’œuvre locale, les planteurs du
Nouveau Monde se tournent dans un premier temps vers l'Europe. De
pauvres bougres, lassés de végéter dans les faubourgs des grandes
villes, signent des contrats avec des intermédiaires par lesquels ils
s'engagent à servir pendant 36 mois sur une plantation.

Surnommés «Bas rouges» ou «trente-six mois»,
les engagés sous contrat traversent l'océan sans bourse déliée et se
voient promettre la liberté, un terrain et des outils, bref
l'indépendance, à la fin de leur contrat. Mais leurs conditions de
travail sont exécrables. Moins de la moitié arrivent vivants au terme de
leur contrat ! Cela finit par se savoir en Europe, de sorte que le flux
des engagés se réduit d'année en année jusqu'à s'éteindre vers 1720.

Dans le même temps, les colons complètent leurs besoins en
main-d’œuvre avec des Africains. Les premiers débarquent dans les
Antilles dès 1502, en provenance... d'Espagne ! Pendant une bonne partie
du XVIe siècle, en effet, les trafiquants de main-d’œuvre se contentent
de puiser parmi les milliers d'esclaves qui travaillent dans les
plantations de la péninsule hispanique ou débarquent dans ses ports, en
provenance des marchés d'esclaves africains ou orientaux.

Engagés blancs et noirs sont soumis aux mêmes règlements mais,
tandis que l'effectif des premiers régresse d'année en d'année, celui
des Africains ne cesse de croître.





Dans l'Amérique du nord anglo-saxonne, c'est en 1619 seulement
qu'arrivent les premiers Africains. Au nombre d'une dizaine, ils
débarquent à Jamestown, en Virginie.

Comme en Amérique hispanique, ce ne sont pas à proprement parler
des esclaves mais des travailleurs sous contrat... recrutés sous la
contrainte (notons que le procédé n'a rien d'exceptionnel car c'est
aussi en usant de contrainte, par des rafles dans les ports, que la
marine anglaise recrute ses équipages jusqu'à la fin du XVIIIe siècle ;
on appelle cela la «presse»). Le sort des engagés africains est ni plus ni moins enviable que celui des engagés européens.


Sur la voie de l'esclavage

Lorsqu'à
la fin du XVIIe siècle, les esclaves deviennent plus nombreux que les
colons blancs, ces derniers commencent à élaborer des statuts juridiques
contraignants en vue de se préserver des révoltes et... du mélange des
races !

Interprétant la Bible de façon très abusive, les planteurs anglais voient dans les Africains les descendants de la race maudite de Cham.
Ils justifient de la sorte un statut d'esclave en complète
contradiction avec les idées politiques qui s'épanouissent alors en
Europe.

Les planteurs des colonies anglaises qui deviendront plus tard
les États-Unis se montrent au demeurant soucieux de bien traiter leurs
esclaves. L'historien Tidiane N'diaye écrit à leur propos : «Les maîtres appelaient leurs esclaves my people et
nombre d'entre eux se considéraient comme des patriarches
bienveillants, attentifs au bien-être et à la bonne conduite de leurs
esclaves»
(*).
Mais le sentiment de leur supériorité en vient à instiller chez les
Anglo-Saxons et les Français des Amériques un racisme viscéral à l'égard
des Noirs.

Le commerce triangulaire

Comme l'accroissement naturel ne suffit pas à couvrir les besoins
des plantations américaines en main-d’œuvre servile, il est nécessaire
d'importer de nouveaux esclaves en nombre toujours croissant.

Le «commerce triangulaire» devient au XVIIe siècle une
source immense de profit pour les armateurs et épargnants européens,
comme aujourd'hui l'exploitation pétrolière. Ainsi que son nom
l'indique, ce commerce se déroule en trois étapes :

1) Des navires partent de Bordeaux, de Nantes et des autres ports
atlantiques chargés de verroterie, d'alcool mais aussi de fusils.

2) Dans les comptoirs côtiers africains, ces marchandises sont
troquées contre des esclaves avec les chefs coutumiers locaux. D'après
le témoignage du voyageur Mungo Park,
ces esclaves sont en grande majorité des esclaves de naissance
appréciés pour leur docilité. Pour le reste, ce sont des prisonniers de
guerre.

3) Les navires traversent l'Atlantique et échangent leur
cargaison humaine en Amérique contre du rhum, du sucre, du tabac ou
encore des métaux précieux. Au terme de leur voyage, ils retournent en
Europe, les cales remplies de précieuses marchandises (coton, sucre,
café, tabac...).

Notons que les grands bénéficiaires de ce commerce sont, outre
les armateurs et leurs actionnaires, les roitelets africains eux-mêmes
qui vendent aux Européens leurs esclaves. Ils en tirent un grand profit
en termes de richesses mais aussi de pouvoir, grâce aux armes à feu
qu'ils reçoivent en échange et qui leur permettent d'écraser leurs
ennemis (*).

Les navires des «négriers» effectuent la traversée de
l'océan Atlantique en trois à six semaines. Ils contiennent jusqu'à 600
esclaves enchaînés à fond de cale dans des conditions éprouvantes (mais
les équipages de ces navires ne sont guère mieux traités et les taux de
mortalité des uns et des autres pendant la traversée s'avèrent
équivalents !).





Quelques centaines de milliers d'esclaves traversent ainsi
l'Atlantique au XVIe siècle. Ils sont deux
à trois millions au XVIIe
siècle, 7 à 8 millions au XVIIIe siècle (le «Siècle des Lumières» !) et encore 3 ou 4 millions au XIXe siècle.




La traite des esclaves africains en chiffres

Pendant les trois ou quatre siècles qu'a duré la traite atlantique, l'historien Hugh Thomas estime à :
- 4,65 millions le nombre d'esclaves transportés par le Portugal (la
colonie portugaise du Brésil faisant office de plaque tournante vers le
reste des Amériques),
-2,60 millions d'esclaves transportés par la Grande-Bretagne,
-1,60 million d'esclaves transportés par l'Espagne,
-1,25 million d'esclaves transportés par la France,
-0,5 million d'esclaves transportés par les Pays-Bas,
-0,1 million d'esclaves transportés par les États-Unis.

La traite atlantique, du XVe au XIXe siècles, a concerné un
total d'environ onze millions d'Africains, en majorité des esclaves de
naissance vendus par les chefs africains ou les marchands arabes.

La traite orientale, organisée par les musulmans vers le
Moyen-Orient et l'Afrique du Nord à travers le Sahara et l'océan Indien
du VIIIe au XIXe siècle, a concerné quant à elle 17 millions
d'Africains.




Une législation inique

À Versailles, à la Cour de Louis XIV, le ministre Jean-Baptiste
Colbert est saisi en 1681 de la question de l'esclavage aux colonies en
sa qualité de secrétaire d'État à la Marine.

Comme il est devenu impossible d'interdire cette pratique, sauf à
se mettre à dos la riche bourgeoisie qui vit du commerce triangulaire,
le grand Colbert entreprend de la réglementer. Homme de bureau, soucieux
de rigueur et de précision, il prépare un texte législatif pour
encadrer les relations entre maîtres et esclaves et préciser les
sanctions qui peuvent s'appliquer à ces derniers.

L'article 44 précise : «Les esclaves sont des biens meubles».
Mais d'autre part, les maîtres sont invités à éduquer leurs esclaves
dans la foi chrétienne... Ainsi le texte ne craint-il pas de se
contredire en considérant les esclaves à la fois comme des «biens meubles» et de bons chrétiens !

Cette
contradiction va ouvrir la voie à toutes les interprétations de la part
des planteurs, y compris bien sûr les plus iniques.

Intitulé Édit du Roi sur la police de l'Amérique françoise,
le texte est promulgué en 1685 (l'année de la révocation de l'Édit de
Nantes !) par le fils du ministre, le marquis de Seignelay, secrétaire
d'État à la Marine comme son père. Il sera plus tard connu sous le nom
de «Code noir».

Jusqu'à la fin du XVIIe siècle, en Europe comme dans le reste du
monde, la perpétuation de l'esclavage ne scandalise personne, pas même
ceux qui se piquent de philosophie. C'est que cette pratique assure des
profits rapides et à moindre effort aux planteurs et aux trafiquants,
souvent gens issus de la meilleure bourgeoisie, voire de l'aristocratie
éclairée.

Au XVIIIe siècle, de grands philosophes comme Montesquieu
n'ont pas de scrupule à placer leurs économies dans les compagnies de
traite (aujourd'hui encore, la plupart des boursicoteurs ne se soucient
guère du caractère éthique de leurs placements).

Montesquieu reconnaît avec esprit l'inanité de l'esclavage (*) mais s'en accommode à la façon d'Aristote. «Il faut dire que l'esclavage est contre la nature, quoique dans certains pays, il soit fondé sur une raison naturelle», écrit-il dans L’Esprit des Lois.

On retrouve la même résignation à la loi «naturelle» dans l'Encyclopédie de D'Alembert et Diderot (article «Nègres»).

La vérité est que l'esclavage se révèle un frein au progrès
technique et bien sûr social dans les colonies de plantation (comme plus
tôt dans le monde romain et dans le monde musulman). Ni les esclaves ni
leurs maîtres n'ont en effet d'intérêt ou de motivation pour élever les
rendements et développer des procédés économes du travail musculaire.

C'est seulement à partir de la fin du XVIIIe siècle que les Anglo-Saxons
puis les Européens du Continent se préoccupent d'interdire la traite et
d'abolir l'esclavage. Le combat contre ces institutions est mené par
des ligues d'inspiration chrétienne et philanthropique.

En 1770, les colons quakers (protestants rigoureux) de Nouvelle-Angleterre s'interdisent la possession d'esclaves. L'esclavage est pour la première fois au monde mis hors la loi au Vermont en 1777, dans les jeunes États-Unis d'Amérique. La France des droits de l'Homme s'y résout tardivement, en 1848 seulement. Le dernier pays chrétien à abolir l'esclavage est l'Empire du Brésil, en 1888. Cette mesure d'humanité vaut à l'empereur d'être déposé l'année suivante par la bourgeoisie de son pays.....!

Alban Dignat.

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